Carnet du petit Tom : Physique, biologie et évolution...
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27 juin 2007

Sacerdoce







Je sais, j'ai écrit il y a trois heures que je tirais le rideau pour quelques jours, mais le dernier phD Comics colle tellement bien à mon sentiment actuel en cette période de réforme de la recherche... Peut-être suis-je juste blogaholic ;).

26 juin 2007

En passant...

Deux articles sur le recrutement à l'université française (merci Mawashi):

Recrutement, autonomie et clientélisme, par Olivier Godechot

Université : la foire à l'embauche, par François Clément


Où vous comprendrez à quel point l'autonomie des universités est déjà très grande pour les concours de recrutement, pour le meilleur et pour le pire...

Plus généralement, je crois qu'un point sur lequel tous les candidats s'accorderont est qu'il faut beaucoup plus de transparence et d'honnêteté dans les critères de choix. Il y a beaucoup de règles non écrites dans certaines commissions, dont les candidats n'ont pas conscience car elles ne sont pas explicitées. Ainsi, je suis personnellement tout à fait favorable à ce qu'on n'autorise pas les recrutements locaux, mais dans ce cas il faut le dire dès le début, pas pendant les délibérations du jury pour éliminer certains candidats qui ont fait le déplacement pour l'audition. Cette tendance est très générale et est à mon avis un véritable poison. Un ami me relatait récemment une aventure d'un chercheur qui avait déposé deux demandes de financement différentes dans deux endroits différents pour le même projet : les commissions avaient des membres en commun, qui avaient décidé de façon tacite qu'ils ne voulaient pas examiner deux fois la même demande et donc qu'une seule serait recevable. La recevabilité dans une commission équivalait dont au rejet par l'autre commission : n'est-ce pas totalement absurde ?

24 juin 2007

Réforme de l'université : quelques commentaires sur le projet

Quelques trucs (pas forcément très originaux) sortis du projet de réforme sur l'université :

L'hyper-président... d'université ?

Le premier truc qui frappe lorsqu'on lit ce projet est de voir comment les pouvoirs se retrouvent quasiment concentrés entre les mains du seul Président. Certes, il est élu à la majorité absolue par un conseil d'administration de 20 membres, mais 7 membres de ce conseil sont nommés par ce même président . De plus, sa voix est prépondérante en cas d'égalité. Autant dire que le Président plus ses 7 amis nommés représentant quasiment tout le conseil (il y aura toujours un ou deux enseignants chercheurs pour les accompagner), ils feront ce qu'ils veulent. Là encore, conception très française du pouvoir où il faut que les décisionnaires "aient les mains libres" car ils savent mieux que tous ce qui est bon pour la collectivité. Aux Etats-Unis, même si le Président a un pouvoir fort, les choses me semblent plus collégiales et surtout plus concertées : par exemple, la communauté des post-doc dans mon université est invitée à s'investir dans le choix de recrutement des tenure track, le Président lui-même soutenant très fortement la communauté des post-doc. Autrement dit, aux US, il me semble qu'un fort pouvoir est aussi synonyme d'un devoir d'ouverture et de recherche du consensus, les contre-pouvoirs sont organisés; je ne suis pas sûr que cela soit l'esprit de cette réforme dont l'objectif avoué est de mettre un "coup de pied" aux fesses de l'université. Il faudra voir à l'usage, mais ça dépendra très fortement de la personnalité du Président; le seul problème c'est qu'une fois élu, il est virtuellement indéboulonnable, peut très bien monter les uns contre les autres et mener l'université droit dans le mur.

Pour conclure ce passage et comme le dit Monthubert :

Les pouvoirs confiés aux présidences universitaires doivent être contre-balancés par une évaluation sérieuse et une politique nationale de développement de la recherche.


Les personnels

Sans préjudice des compétences qui lui sont attribuées par la loi ou le
règlement, le conseil d'administration détermine la politique de l'établissement et délibère :
– sur proposition du président de l'établissement et dans le respect des priorités nationales, sur la répartition des emplois qui lui sont alloués par les ministres compétents.

Art. L. 712-10. – Le président peut recruter, sur les ressources propres de l’établissement, des agents contractuels pour occuper des emplois, permanents ou non, de catégorie A, notamment des emplois techniques administratifs de recherche et de formation.
Par dérogation aux dispositions de l’article L. 952-6, le président peut également recruter des agents contractuels pour occuper des emplois d’enseignement et des emplois scientifiques après avis du comité de sélection prévu à l’article L. 952-6-1.

Art. L. 712-11. – Par dérogation aux dispositions de l’article L. 952-4, le conseil d’administration définit, dans le respect des dispositions statutaires applicables et des missions de formation initiale et continue de l’établissement, les principes généraux de répartition des obligations de service des personnels enseignants et de recherche entre les activités d’enseignement, de recherche et les autres missions qui peuvent être confiées à ces personnels.

Art. L. 712-12. – Le président est responsable de l’attribution des primes aux personnels qui sont affectés à l’établissement. En outre, le conseil d’administration peut créer des dispositifs d’intéressement permettant d’améliorer la rémunération des personnels. Les
modalités d’application de cet alinéa sont précisées par décret.



Pour le recrutement des enseignants chercheurs en lui-même, cela ne me paraît pas très différent de la situation actuelle. Cela ne me réjouit guère; je crois qu'il faudrait attribuer les postes aux labos et leur déléguer tout le processus (ça éviterait d'avoir ces commissions de spécialistes pléthoriques, protéiformes et bien souvent incompétentes sur les sujets des candidats).

Par ailleurs, je suis dubitatif :
  • sur le recrutement d'enseignants contractuels vacataires. J'imagine que cela correspondra aux moniteurs, mais pas seulement. A tous les coups on va voir la même chose que dans l'éducation nationale : des jeunes docteurs ne trouvant pas de débouchés dans la recherche à qui on va donner des bouts de charges d'enseignement par ci par là, avant d'être jetés quand on n'aura plus besoin d'eux.
  • sur la modulation libre entre l'enseignement et la recherche, qui risque de se transformer et d'être vécu par les personnels comme la carotte (recherche) et le bâton (enseignement)
  • sur la tarte à la crème des primes au mérite (on récompensera quoi au juste ? et surtout qui ? les moniteurs auront-ils droit à ces primes par exemple?)

En d'autres termes, la guerre au statut est annoncée. Il est de bon ton dans certaines instances dirigeantes en France de critiquer toute idée de statut. Or, aux Etats-Unis par exemple, les chercheurs ont effectivement un statut. Les règles et les contrats sont extrêmement clairs : vous êtes par exemple recrutés pour 5 ans avec une grant , devez obligatoirement trouver une grant, et après ces 5 ans, vous êtes recrutés par l'université si elle est d'accord. Les charges d'enseignement sont également claires et définies à l'avance. Un truc qu'il faut voir est que les universités se font la guerre sur ce statut de chercheur aux Etats-Unis : les universités essaient d'attirer les profs là-dessus. Un ami par exemple avait le choix récemment entre une université lui proposant une tenure track classique (5 ans, demandes de grant à faire, puis évaluation pour devenir permanent) et une autre lui proposant des grants conséquentes de 7 ans, renouvelables, mais ne lui proposant aucune titularisation à terme. Il a choisi la première solution, choix d'une certaine stabilité - y compris familiale.
Pour conclure, rien n'est moins attractif qu'un flou artistique complet, sur le mode du "on peut vous virer, vous couper les vivres, vous doubler votre charge d'enseignement quand on veut". Moi, cela ne m'attire pas du tout.

Inscription des étudiants :


[Pour le premier cycle] Tout candidat est libre de s'inscrire dans l'établissement de son choix, sous réserve d’avoir préalablement sollicité une préinscription de façon qu’il puisse bénéficier du dispositif d’information et d’orientation dudit établissement.

L'admission dans les formations du deuxième cycle est ouverte, dans les conditions définies par le conseil d’administration, aux titulaires des diplômes sanctionnant les études de premier cycle ainsi qu'à ceux qui peuvent bénéficier des dispositions de l'article L. 613-5 ou des dérogations prévues par les textes réglementaires.


L'UNEF considère qu'avec la préinscription "le gouvernement ouvre une brèche au mieux inefficace et au pire dangereuse". Je ne suis pas opposé au principe d'une discussion sur les orientations tant qu'on n'oblige personne et que ce n'est pas un mode de sélection larvée, comme souvent pour les orientations en France malheureusement.
Enfin, l'UNEF dénonce le second paragraphe comme un principe de sélection local. Je remarquerai juste qu'à ma connaissance, la sélection existe déjà au niveau Master dans les faits.

Pour conclure, réforme bien française : un chef décide, les principaux acteurs exécutent (subissent ?), il faut que le Président ait accès à toutes les manettes, et plus on descend dans la hiérarchie, plus on est soumis aux aléas du niveau supérieur. C'est probablement intéressant quand le Président tout en haut sait ce qu'il fait.

21 juin 2007

Lab chronicles II


Notre jeune professeur est aujourd'hui en visite à New York, au coeur de l'upper East Side. Tout le long de York Avenue s'alignent de célèbres insituts et hôpitaux : Rockefeller University, Cornell Medical School, et surtout le Memorial Sloan-Kettering spécialisé dans la recherche sur le cancer. Descendant la 68ième rue avec un bon ami, il voit un groupe de Dominicains rentrer dans une immense tour en verre, arborant fièrement le nom de la congrégation.
- Et bien, je croyais que seul l'opus Dei possédait des tours dans Manhattan !
- Tu te trompes, la tour n'appartient pas à l'Eglise. En fait, c'est la nouvelle tour du Memorial Sloan-Kettering (MSK).
- Mais c'est un institut de recherche non ? Comprends pas. En tous cas, mazette, ils ont des sous !
- Tu sais, ils se consacrent à la recherche sur le cancer. Beaucoup de riches californiens flippés donnent des fortunes. La tour a été entièrement financée par des dons. C'est sûr qu'on ne connaît pas ça en France ! Pasteur survit-il encore ?
- Difficilement je crois.... En tous cas, c'est impressionnant !
- Plutôt flippant je dirais. Certains l'appellent la tour de Sauron...
- Et pourquoi ces religieux ?
- C'est une longue histoire. Tu vois la petite Eglise à côté ? En fait, elle possédait une partie des terrains sur lesquels est construite la tour. Elle les a revendus au MSK pour qu'ils puissent construire le centre de recherche.
- Plutôt sympa...
- Attends, la suite est trop marrante. En 95, le MSK a donc pu acheter le terrain à prix d'ami. A deux conditions toutefois. La première, c'était que le MSK leur fasse de la place à l'intérieur en remplacement. C'est pour ça que tu peux lire le nom de la congrégation sur la tour.
- Et bien, ils ont le sens des affaires les Dominicains !
- La deuxième condition est hallucinante. Tu connais toute les polémiques sur les cellules souches ? Notamment le fait que comme l'embryon est sacré, c'est un pêché mortel d'utiliser les cellules souches.
- Ah oui, j'ai lu un truc là-dessus récemment. Mais c'est fini maintenant, ils ont réussi à faire des cellules souches que le Vatican approuve ?
- Ouh la, on verra... Mais toujours est-il qu'en 95 et encore aujourd'hui, on était obligé de détruire les embryons pour choper les cellules souches. Et bien les dominicains ont conditionné la vente au fait que le MSK ne fasse pas de recherche sur les cellules souches dans le nouveau bâtiment.
- Quoi ?
- Ouaip, sur les 23 étages de la tour, aucune équipe n'a le droit de travailler sur les cellules souches. L'Eglise te l'a interdit. C'est assez emmerdant, car ils ont transféré pas mal d'équipements dans le nouveau bâtiment. Les gens qui sont restés dans les anciens bâtiments et qui travaillaient sur les cellules souches n'ont plus le droit de se servir de ce matos qu'ils utilisaient quotidiennement. Et puis, rappelle-toi, c'est un centre de recherche contre le cancer. Et entre le cancer et les cellules souches, il y a plein de points communs...
Le plus hallucinant dans cette histoire est que la direction du MSK ait accepté le deal.



Source de l'histoire et de la photo : Natural selection (revue de Rockefeller University)
J'en profite pour mettre un sondage inspiré de celui-ci, dont les résultats sont bien flippants je trouve !

20 juin 2007

Alors comme ça, il faudrait relativiser le brain drain ?

Le Monde d'aujourd'hui publie un article tout à fait intéressant sur la fuite des cerveaux. S'appuyant sur l'étude deux X-Mines, l'article affirme, chiffres à l'appui, que la France reste attractive.
Premier extrait intéressant :


Seulement 3 % des chercheurs français s'expatrient, le taux le plus faible d'Europe. Et 80 % reviennent au bout de quelques années, riches de cette expérience. Alors, pourquoi s'alarmer ?


J'ai cherché la source du premier chiffre auquel je ne croyais absolument pas, et suis tombé notamment sur le site d'Egide :


En 1999, 26,2% des doctorants ayant soutenu leur thèse se trouvaient dans un laboratoire étranger 6 mois après l’obtention de leur diplôme contre 23,7% l’année précédente, selon le dernier rapport sur les études doctorales publié par le ministère de l’Education nationale. 18 mois après la thèse, 21,1% des diplômés de 1997 étaient encore hors de l’Hexagone, précise l’étude. Le nombre de post-doc à l’étranger 6 mois ou 18 mois après la thèse varie peu car les séjours post-doctoraux sont généralement d’une durée de deux ans et peuvent durer jusqu’à cinq ans. Ces chiffres cachent toutefois de fortes disparités. Le nombre de jeunes chercheurs français dans les laboratoires étrangers était supérieur à la moyenne dans trois domaines : la chimie (27%), les sciences de la terre et de l’univers (33%) et en biologie, médecine, santé (42%). Après 18 mois, le ministère ne suit plus ces 4 000 post-doc éparpillés à travers le monde dont il est difficile de savoir ce qu’ils sont devenus. Dans une étude publiée en 1999, le CEREQ (Centre d’études et de recherche sur l’emploi et les qualifications) estimait que 3 ans après la thèse, 3% des jeunes chercheurs étaient encore à l’étranger.

Plus du quart des doctorants partent en post-doc à l'étranger (ça me paraît réaliste), n'oublions pas non plus ceux qui partent aussi dans le privé à l'étranger. Donc l'article est faux, au moins 25% des jeunes chercheurs s'expatrient temporairement. Ensuite, 18 mois après la thèse, ils sont encore 21% à l'étranger. A ce stade, le ministère lui-même reconnaît qu'il ne suit plus les post-doc, mais les 3% semblent venir d'une estimation sur les chercheurs à l'étranger 3 ans après la thèse.

J'ai continué mes recherches et suis tombé sur un nom : Philippe Moguérou, qui a apparemment étudié cela avec soin. Quelques extraits de sa thèse (p 192-193):


Globalement, 59% des docteurs de l’échantillon Irédu 2001 ont effectué un post-doctorat à l’issue de leur thèse et 21% deux post-doctorats (Tableau 60). Le post-doc est très courant en sciences de la vie puisque quatre docteurs sur cinq ont réalisé un post-doc dans ces disciplines. Dans les autres champs scientifiques, le post-doc concerne entre un tiers et la moitié des docteurs.

(...)
Le premier post-doc est effectués à l’étranger à 62% contre 43% pour le second post-doc.

Ces chiffres me paraissaient plus raisonnables. Si vous compilez les données, vous en déduisez qu'environ 10% des jeunes docteurs font un deuxième post-doc à l'étranger (donc on peut affirmer sans trop se tromper qu'au moins 10% sont à l'étranger 3 ans après la thèse).

Quelques remarques à ce stade :
  • ceux qui sont rentrés n'ont pas nécessairement des postes permanents dans la recherche. Sur une autre présentation de Philippe Guérigou, on voit que 20 % des doctorants sont encore en contrat à durée limitée trois ans après leur soutenance. 40% des doctorants en science de la vie sont encore en post-doc. Pour ceux en CDI, 10% des doctorants ayant un emploi sont par exemple enseignant dans le secondaire. La présentation du Monde est ambigue et pourrait laisser à croire que 97% des chercheurs français ont tranquilement des postes permanents de recherche en France trois ans après la thèse, c'est tout à fait faux.
  • ensuite, un point complètement passé sous silence dans cette article est que la situation a probablement changé ces toutes dernières années. Par exemple en ce qui concerne les recrutements : la limite d'âge au concours d'entrée du CNRS a sauté. La conséquence est que les post-doc sont en train de s'allonger de façon drastique, et qu'à mon avis ces chiffres d'expatriés vont exploser. N'oublions pas non plus les coupes budgétaires depuis 2002, les changements structurels en cours...


Le milieu de l'article nous explique que quand même, la France n'arrive pas à retenir les tout meilleurs (cherchez la contradiction). La fin est assez hallucinante et montre à mon avis un biais hyper élitiste très français :

En biologie, "les dix Français expatriés les plus productifs publient autant que tous les chercheurs de l'Institut Pasteur", (...)

La population à cibler est donc faible. Il doit être envisageable de leur offrir des salaires, une équipe de travail, un budget comparables à ce qui leur est offert outre-Atlantique, avancent les deux auteurs, qui, en tout cas, ne feront pas mentir leurs statistiques.


Cela me rappelle quand Claudie Haigneré avait dit qu'il fallait moins de chercheurs, mais des chercheurs de qualité. En France, on croit que pour avoir de la bonne recherche, il faut cibler les dix meilleurs chercheurs du monde, leur donner plein de sous pour les faire venir en France, et le tour sera joué. Les autres chercheurs sont des pièces rapportées, des nullards qu'il ne faut pas cibler. Autrement dit, on a une vision fondamentalement pyramidale de la recherche, où seul celui qui est en haut de la pyramide compte et passe son temps à produire des idées géniales que ses petites mains vont utiliser. C'est à mon avis une vision de technocrate qui ne sait pas ce que c'est que la recherche.

Car, à l'exception de certaines disciplines (où nous excellons, telles les mathématiques), la recherche ne marche pas comme ça. Les bonnes idées peuvent surgir de n'importe où, et peut-être pas des pointures déjà établies (rappelons qu'un Nobel a sa carrière derrière lui). De plus, une idée ne suffit pas, il faut non seulement l'équipe, mais les post-doc, étudiants de thèse, stagiaires, qui sont les véritables moteurs du labo et doivent eux aussi être très bons, fournir leurs propres idées, construire leur propre démarche. Comment recruter des bons étudiants si ceux-ci n'ont pas de débouchés raisonnables et si on les fout ensuite dehors en leur préférant systématiquement la nouvelle pointure du pays voisin ?

Sans compter que les idées ne surgissent pas en claquant des doigts: il faut des séminaires, des discussions avec les collègues, des synergies, des fertilisations réciproques, un vrai tissu scientifique compétent et réactif. Nos dix super cracks chercheurs permanents en France vont-ils se réunir tous les mois pour partager leurs idées géniales ?

En conclusion, pour avoir une bonne recherche, il faut un système dynamique, en interaction forte, et surtout massif pour ne pas laisser partir la bonne idée, plutôt que le bon chercheur (car de toutes façons, un chercheur a tout au plus une ou deux idées géniales dans sa vie). Tout le contraire du malthusianisme scientifique qu'on nous prescrit dans cette article.

PS: je finis en souscrivant à 100% à ce commentaire, qui a le mérite de rappeler que les chercheurs ne sont pas seulement des ressources qu'il s'agit de s'accaparer:

Morgane G.
20.06.07 | 17h08
Mais bien sûr Annie Kahn, arrêtons de nous alarmer puisqu'ils finissent par revenir! Quelle importance alors que l'on leur impose un exil de plusieurs années, qu'on perde leur fougue, qu'on déstabilise ou retarde leur vie famille et qu'on en perde certains en route? Ils finissent par revenir, c'est donc la preuve irréfutable que le système est bon, et absolument pas un signe qu'ils auraient aimé rester et sont prêts à tout pour que ce soit notre (ingrat?) pays qui profite de leur matière grise.

15 juin 2007

Lab chronicles I

(Après son post-doc aux Etats-Unis, un jeune français a obtenu un poste de prof -tenure track- et a décidé de s'installer en Amérique du Nord. Avec lui, découvrons les moeurs du labo et de l'Amérique dans laquelle il vit au quotidien. Toute ressemblance avec une situation vécue... n'a rien de fortuit !)

Un jeune doctorant frappe à la porte. Le prof lève le nez de ses demandes de grants et le fait entrer, un peu surpris. Il faut dire que c'est l'une des premières fois qu'il parle avec le doctorant en question, qui n'est pas sous sa responsabilité.
- Qu'est-ce qui vous amène très cher ?
- Et bien, Docteur, c'est un peu délicat. Je suis très gêné de vous parler de ça, mais ...
- Quoi donc ?
- C'est à propos de votre post-doc.
Le jeune professeur fronce les sourcils. Pas évident de s'installer. L'enveloppe de base d'un professeur débutant lui a permis de recruter un post-doc, P. , un doctorant, D., et d'acheter un peu de matériel. Mais il faudra compter sur les futures grants pour développer le labo. Seulement, les demandes de grant sont aux chercheurs américains ce que la candidature au CNRS est au post-doc français : une épreuve qu'il faudra repasser chaque année jusqu'au succès éventuel. A la différence que les chances de succès à moyen terme sont plus conséquentes : il y a de fait pas mal de grants allouées. Mais revenons à nos moutons.
- euh... qu'est-ce qui se passe ? Il y a un problème ?
- c'est-à-dire que... comment dire... parfois ce n'est pas évident de travailler près de lui...
- ???
- et bien, en fait... il ne sent pas très bon.
- ah
Le professeur commence à se faire du souci. P. vient d'un pays moins développé, avec sa propre culture. En particulier, P n'est pas du genre à venir en tongues et en short au labo, comme tout le monde ici, mais préfère venir bien habillé. Ce qui peut poser effectivement problème durant les grosses chaleurs, ce que le jeune professeur avait en fait déjà constaté en travaillant à ses côtés. Mais il s'en était alors très bien accomodé...
- vous comprenez, c'est parfois un peu difficile. Cela n'a rien de personnel, mais ce serait bien de faire quelque chose
- Bien, je comprends, je vais lui parler.
Le jeune professeur, avant de prendre quelque décision que ce soit, décide de consulter.
Un prof venant de la même culture que P. est formel : "Pas de problèmes, il n'y a pas d'interdit culturel chez moi qui empêche une telle discussion, soyez franc, ca ira très bien."
Un ami prof bien implanté :" Qu'est-ce qu'il faut pas faire quand on est prof ! Essaie d'y aller avec tact".
L'avis d'un ami américain... le surprend un peu :
- Ah oui, je vois de quoi tu parles. Cela nous est arrivé aussi dans notre labo. On a alors eu une super idée : comme on ne voulait vexer personne, on a organisé une grande fête de bienvenue pour les étudiants gradués. On a alors offert à chacun... une trousse de toilette ! Mais attention, hein, il y avait aussi des barres chocolatées, des trucs comme ça, pour que cela ne soit pas trop bizarre. Et bien, cela a clairement amélioré les choses !!!
- mais... je ne crois pas que cela soit le problème ! Je suis sûr qu'il se lave tous les matins, simplement, comme il fait chaud et tout... Indépendamment de cela, de toutes façons, tu ne peux pas obliger les gens à se laver.
- détrompe-toi !
- quoi ??
- et bien, ici, dans certaines entreprises, les employés ont l'obligation de se laver et de se brosser les dents avant de venir.
- ah bon ? Et qu'est-ce qu'il se passe s'ils oublient de se brosser les dents ? Ils sont virés ?
- non non. Mais l'entreprise dispose d'un coach "hygiène". Celui-ci peut-être sollicité par les employés "incommodés", et faire un diagnostic en cas de problème...
- sans blague
- c'est arrivé dans l'entreprise de ma cousine. Un employé ne sentait pas très bon. Et bien, le coach hygiène a trouvé que c'était parce que l'employé cuisinait du poisson chez lui ! Et lui a recommandé de changer de vêtement avant de revenir travailler.
- génial...
- n'est-ce pas ?

Finalement, le jeune professeur joue une carte plus fine, et peut-être plus proche de la réalité.
- Cher P, tu sais que la culture ici est un peu différente
- Oh oui, effectivement, je trouve que c'est un peu le bordel globalement
- c'est vrai. Quoi qu'il en soit, les Américains sont particuliers, moi aussi j'ai du mal parfois.
- oui, je comprends
- donc en fait, ils sont particulièrement sensibles à certains aspects personnels... par exemple la moindre odeur corporelle les dérange.
- ?
- et en fait... certains se sont plaints auprès de moi te concernant.
- oh... Mais vous savez, c'est vrai que je ne me mets pas de déodorant, mais c'est parce que je suis allergique.
- ah OK. Je suis sûr qu'on peut trouver une solution. Il y a des trucs en pharmacie ici... En tous cas, ne t'en fais pas, et s'ils t'embêtent ... dis-le moi, je suis là pour te défendre !
- merci. Je vais essayer de faire quelque chose...
P. s'en retourne, pas trop vexé (en tous cas, c'est ce que le professeur espère). Notre jeune prof se rappelle alors que le jeune doctorant incommodé, en partant, s'était aussi plaint de l'odeur de son bureau...

10 juin 2007

Responsabilité des scientifiques et confusion des ordres ?

A la suite du dernier billet d'Enro, certains commentateurs s'interrogent sur la responsabilité des scientifiques. L'épouvantail préféré est encore une fois Axel Kahn, auquel on reproche d'avoir été payé par Rhône-Poulenc tout en défendant les cultures transgéniques [1].

La question est la suivante : quelle doit être alors l'attitude de la communauté scientifique en général et des scientifiques impliqués en particulier, face à des recherches dont l'utilisation peut-être contestable, moralement ou politiquement ?

Il se trouve que je suis en train de lire "Le capitalisme est-il moral ?" d'André Comte-Sponville dont Seven nous avait si bien parlé. Le billet de Seven résume la thèse centrale de l'oeuvre, qui divise la réalité en 4 ordres : ordre 1, technico-scientifique, ordre 2 politico-judiciaire, ordre 3 moral, ordre 4 éthique ou amour. Pour Comte-Sponville, chaque ordre doit être limité, complété par l'ordre suivant. Dans cette vision, le seul rôle du scientifique, c'est d'étudier ce qui est vrai ou faux, possible ou impossible. Il n'y a donc aucune dimension morale dans la science a priori. Voir aussi cet exemple donné par Benjamin à l'occasion de la polémique sur "le gène de la pédophilie" :



J'ai assisté à une conférence informelle par un professeur de génétique des populations, Pierre-Henri Gouyon, une sorte de Dawkins à la française, tout aussi provocateur mais se préoccupant d'éthique. Il rapportait les déclarations de généticiens quant au fondement génétique des races humaines, qui ressemblaient à: "de toutes façons, le racisme n'a aucune base scientifique, car on peut montrer que les races humaines n'existent pas, génétiquement parlant". C'est vrai, c'est un fait, on constate une importante diversité dans l'espèce humaine qui contredit tout regroupement par race. Mais, comme le dit mon conférencier: "et si on avait trouvé une base génétique? Il aurait fallu être raciste?".

S'ils existaient, faudrait-il que les scientifiques s'interdisent de travailler sur des gènes définissant "une race" pour prévenir l'exploitation que pourraient en faire certains racistes ?

L'histoire des sciences est constellée d'exemples de découvertes allant "à l'encontre" de la morale, en particulier en biologie. Rappelons que certains ne se sont toujours pas remis de l'énoncé de la théorie de l'évolution. Darwin aurait-il dû arrêter ces recherches au motif que celles-ci allaient à contre-courant de la morale dominante ?

Je pense également au Projet Manhattan. Les réactions après l'explosion de la première bombe atomique sont éloquentes :



Oppenheimer se rappela l'un de ses passages préférés d'un texte Sanskrit (le Bhagavad-Gita du dieu Shiva) :
Maintenant je suis Shiva, le destructeur de mondes...

Plus prosaïquement, son adjoint Kenneth Bainbridge, responsable des essais répondra :

À partir de maintenant, nous sommes tous des fils de pute

Cet exemple souligne un autre point : ce qui nous semble contestable ou limite éthiquement peut sembler après réflexion tout à fait valide et justifié aux scientifiques impliqués. Les chercheurs du projet Manhattan savaient très bien qu'ils créaient une arme terrifiante et avaient probablement conscience de leurs responsabilités, mais ils pensaient alors qu'une bombe atomique US valait mieux qu'une bombe atomique nazie. Je suis pour ma part tout à fait certain que les scientifiques pro-OGM, pro-nanotechnologies ou pro-nucléaire sont la plupart du temps totalement convaincus des thèses qu'ils défendent, quand bien même ils seraient financés par tel ou tel lobby. C'est bel et bien Einstein lui-même, grand scientifique et pacifiste notoire, qui a mis en branle le projet Manhattan. Pour reprendre la distinction de Comte-Sponville, quand on pense que l'ordre 1 va dans la même direction que l'ordre 2 ou l'ordre 3, pourquoi s'interdire quoi que ce soit ?

Ma conclusion, c'est qu'en général, toute autorégulation est à la fois néfaste (car dans ce cas on peut potentiellement "s'aveugler" pour des raisons morales) et a priori impossible (car la politique ou la morale sont avant tout affaire d'opinions personnelles). Comme Comte-Sponville, je pense qu'il faut compléter l'ordre 1 avec l'ordre 2 : c'est au pouvoir politique de limiter, c'est aux citoyens d'imposer des règles et des limites dans lesquelles les scientifiques doivent évoluer.

Corollaires :
  • les scientifiques étant eux-mêmes des citoyens, ils ont tout à fait normalement leur rôle dans ces débats, et c'est normal qu'ils prennent position publiquement pour certains
  • les citoyens doivent absolument être suffisamment informés, éduqués et impliqués dans la science pour prendre des décisions en toute connaissance de cause,
  • on ne peut en appeler à "l'autorité des scientifiques" pour justifier des décisions comme allant de soi; au final, il appartient bien aux citoyens (par l'intermédiaire du pouvoir politique) de réguler et de trancher.

[1] A ce propos, il serait intéressant de faire une liste des scientifiques célèbres et de leurs liens avec l'industrie. Pourquoi tombe-t-on toujours sur A. Kahn ? Par exemple, les problèmes de mouillage étudiés par De Gennes et ses collaborateurs ont des applications industrielles directes, notamment dans l'application de pesticides. Pour citer un autre Nobel, Charpak, notoirement pro-nucléaire, a des liens très fort avec la COGEMA par exemple.

19 mai 2007

Quelques trucs en vrac sur la réforme de la recherche...

J'étais parti pour parler de nouveau de la gastrulation, mais je me suis laissé happé par l'actualité.


Valérie Pécresse est donc notre nouvelle ministre de la recherche. Si j'en crois sa biographie, elle est sortie d'HEC puis de l'ENA. Autant dire que sa connaissance de la recherche est tout sauf pratique. Ce n'est pas forcément un mal mais me laisse un peu dubitatif.

Pécresse a participé à l'élaboration du pacte pour la recherche. Sur son site web, on peut lire notamment les phrases suivantes, prononcées lors d'une intervention à l'assembée le 28 février 2006 :

Si la France se situait en 1993 au 5e rang mondial en pourcentage de la richesse nationale consacré à la recherche, avec 2,2% de son PIB, elle n’est plus que 13e aujourd’hui.

Ce constat alarmant rend nécessaire un effort financier de grande ampleur. Il nécessite aussi que les crédits affectés à la recherche soient utilisés de la manière la plus efficace possible.

Quand j'ai lu ces phrases, j'ai tout d'abord bondi, et je me permets de remettre ce fameux graphe de Nature, trop peu repris à mon goût, sur le financement public de la recherche en France. Où l'on voit que les amis de Mme Pécresse sont (et de façon chronique) les seuls responsables de cette baisse de moyens.

Puis, en surfant sur son blog, je suis tombé sur la page suivante, dans laquelle elle interpelle la ministre de l'époque, Claudie Haigneré :
Permettez moi de témoigner auprès de vous de l’inquiétude des nombreux chercheurs qui habitent dans ma circonscription. Ils se sentent menacés dans leurs travaux de recherche de grande qualité, engagés depuis plusieurs années, par le gel des crédits annoncés par votre ministère.


Cette dernière intervention était-elle téléguidée ? Elle permet à Haigneré d'annoncer des réformes à peu de frais dans sa réponse, au moment où la grogne des chercheurs commence à prendre de l'ampleur. Difficile de s'y retrouver...


Sur le fond, nous sommes néanmoins sans aucun doute dans la continuité des grands succès de la période précédente, que Sarkozy s'était attribué avec fierté dans Nature il y a quelques semaines.

Valérie Pécresse a aussi une "expertise" en matière de bioéthique. Elle a notamment participé à une cellule de travail sur le clonage, et en particulier le clonage thérapeutique. Extrait (à propos du clonage thérapeutique):

Ce qui nous a déterminés en définitive à adopter une position prudente en la matière, c’est que, pour l’instant, le clonage thérapeutique, c’est-à-dire la possibilité d’utiliser cette duplication de cellules dans des éprouvettes à des fins de santé publique, n’a donné aucun résultat sur les cellules animales ; On n’arrive pas encore à reproduire, par clonage, des tissus qui pourraient être greffés sur l’animal. Nous avons donc décidé d’attendre que le clonage thérapeutique réussisse sur l’animal avant de décider de l’autoriser pour l’être humain.

Ce passage souligne à mon avis des interrogations intéressantes sur l'organisation de la recherche, et là j'aurais besoin de vos lumières. Les labos que je connais travaillant sur les cellules souches travaillent (quasiment) exclusivement sur les cellules humaines. Est-ce général ?

L'une des raisons (il me semble) est que c'est tellement technique et difficile qu'il vaut mieux essayer de développer directement les techniques chez l'homme, plutôt que de commencer par l'animal et essayer ensuite chez l'homme en repartant (quasiment) de zéro. Les organismes modèles, c'est bien, mais si on veut faire des applications thérapeutiques, il vaut peut-être mieux travailler avec intensité dès le départ sur l'homme. Rappelons à ce stade que même parmi les insectes, les méthodes de développement peuvent être radicalement différentes; on ne comprend pas un ver de farine en étudiant seulement la mouche. Par ailleurs, il semble bien que les voies de signalisation impliquées dans le développement soient assez différentes entre l'homme et la souris par exemple. La stratégie "animal avant l'homme" ne me semble pas forcément très adaptée; on a peut-être là un exemple typique de problème posé par le partage du contrôle de la recherche entre politiques et chercheurs.



Par ailleurs, tout cela coûte extrêmement cher. Le corollaire est donc que si on décide d'attendre le clonage thérapeutique sur l'animal, il faut financer massivement à la fois les recherches sur l'homme et sur l'animal, donc doubler l'enveloppe financière (et non pas la couper en deux).
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Deux trucs glanés sur le site de SLR :
  • Physique française et PRL : quelques chiffres intéressants montrant qu'en physique au moins, la France fait mieux que tenir son rang.
  • Sarkozy : "Pour renforcer l’attractivité de la recherche, je proposerai aux jeunes docteurs des contrats de cinq ans" (phrase tirée des réponses à Sarkozy à SLR). Compte-tenu de l'état de la recherche actuel, de l'effondrement du nombre d'étudiants en science, du sous-paiement chronique, des spécificités de certaines disciplines, du fait qu'après ces cinq ans si cela se passe mal, j'imagine mal ce que deviendront ces docteurs, ce sera alors probablement sans moi. Plus que de renforcer l'attractivité, on risque surtout de renforcer le brain drain.
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Via Koz, cet article du Figaro :

Christian Prunier, créateur en 2003 du site clochers.org, destiné aux gé­néalogistes, reconnaît, lui, que « pour se débarrasser d'un bâtiment, il suffit de le laisser pourrir 20 ans, de l'entourer ensuite de bandes rouges pour signifier son danger puis de faire établir un arrêté de péril. La démolition n'est alors plus une honte. Elle est conseillée ».



Cela ne vous rappelle rien ?



Ajout 14h50 : Les commentaires sont rétablis (merci Matthieu !)

15 mai 2007

Réforme Allègre ?

Il paraît que Sarkozy prendrait Allègre pour le conseiller sur la réforme de la recherche. Pourtant, autant Allègre n'hésite pas à nous parler, livres à l'appui, de la physique ou du réchauffement climatique, autant il n'est pas réputé pour ses idées géniales sur l'organisation de la recherche qu'il a l'air de garder pour lui. Quelqu'un a-t-il des infos sur ses visions sur le sujet ? Son dernier fait d'armes semble être d'avoir essayé d'instituer, lorsqu'il était ministre, un pilotage de la politique scientifique du CNRS par le ministère, ce qui n'a pas heureusement pas été fait, et ferait sérieusement tâche à l'heure de l'autonomie des universités, vous en conviendrez.

26 avril 2007

Autonomie des universités : qui connait l'Italie ?

L'autonomie des universités est LA grande réforme de la recherche proposée par N. Sarkozy. A n'en pas douter, s'il est élu, ce sera l'une des premières réformes appliquées : réformer l'université lui permettra de se donner une image d'homme d'action et de réformiste à peu de frais (pour lui). Cependant, à force de vouloir copier le système américain sans réfléchir aux spécificités françaises, ne risque-t-on pas d'aller droit dans le mur ? Car il suffit de traverser les Alpes pour voir un système d'universités autonomes, depuis 60 ans...


Tout le dispositif d’enseignement supérieur italien repose sur le principe de l’autonomie des universités, inscrit dans la Constitution de la République Italienne de 1948, principe auquel les universités sont très attachées. L’autonomie s’exprime aux plans administratif, financier, comptable et, depuis 2000, didactique. Chaque université s’organise selon ses propres statuts et élabore ses propres projets de formation. Source : guide de l'étudiant français en Italie


Le rêve n'est-ce pas ? Pas très loin de ce que propose le favori des sondages en tous cas. Le problème, c'est que vous pouvez demander son avis à n'importe quel chercheur, il vous dira que le système de recherche italien est un désastre.
Quelques explications peuvent être trouvées dans cet article :

En Italie, l’autonomie des universités pour le recrutement a engendré un système selon lequel on est recruté seulement là où on a fait sa thèse, on est promu seulement là où on a déjà un poste. Quand à la mobilité des étudiants, moteur potentiel de la compétition inter-universitaire, je donne deux exemples paradigmatiques. La ville d’Ostie est à 20 Km de Rome et de sa principale Université : les mamans d’Ostie ont fait une manifestation (où un collègue doyen à Rome III était convié) pour réclamer une Université à Ostie, pour que leurs bébés n’aient pas à se déplacer. Pise, autrefois université au rôle national, ne recrute désormais qu’en Toscane (et à Florence il n’y a que des enseignants florentins, sic !). Où est la compétition des universités dans l’offre de qualification ?


Rapprochons ce dernier élément de l'article récent d'Hugues Serraf sur la désormais fameuse université de Nîmes :




Nîmes vient de se doter de « la plus petite université française ». Bel effort pour une ville dont les étudiants devaient, jusqu'à présent, parcourir plus de 50 kilomètres pour accéder aux lumières de l'enseignement supérieur.


Mais bien sûr, je suis sûrement mauvaise langue. Si les Français étaient des adeptes du mandarinat local, du népotisme, si les pouvoirs publics ne cédaient jamais au clientélisme, cela se saurait.

Car c'est bien le danger qui nous guette avec cette fameuse autonomie des universités. Les chercheurs italiens, comme de plus en plus de chercheurs français, s'expatrient en masse malgré cette autonomie tant vantée par nos réformateurs. La raison est assez simple : il est totalement impossible de trouver un poste de recherche viable en Italie, sans faire de basse politique ( sans "faire preuve de son potentiel" comme dirait Sarkozy ?). D'ailleurs, nombreux sont les Italiens qui dans les années récentes ont trouvé un poste en France ...

L'autonomie totale à l'échelle française aboutirait logiquement à creuser les différences entre les gros pôles existants (en gros Paris et al.) et les petites pôles universitaires. On imagine les cris d'orfraie des 70 et quelques autres universités françaises laissées sur la route, des élus et populations locales. Et on voit bien comment une logique protectionniste et clientéliste locale favorisée par le statut autonome (comme en Italie) se mettrait immédiatement en place, ayant pour effet de complètement plomber le système par la base.


Compte-tenu de la taille microscopique des universités française, de la France elle-même, un système efficace d'autonomie des universités tourné vers la recherche ne pourrait donc se faire qu'à coup de fusions à l'échelle européenne. Mais, un tel système est à mon avis aujourd'hui totalement utopique : l'Europe n'est pas l'Amérique, où la mobilité professionnelle est bien plus grande, pour des raisons plus culturelles que structurelles. Par ailleurs la nation a encore un sens : pourrait-il exister plus d'un pôle recherche au niveau du Bénélux ? Qui acceptera de deshabiller ses propres universités pour habiller le pôle du voisin ?

Enfin avant de modifier la structure des universités, peut-être serait-il aussi judicieux de réfléchir à ses missions. On demande aujourd'hui à toutes les universités françaises de produire à la fois une recherche et un enseignement de qualité. Est-ce raisonnable ? Ne faudrait-il pas mettre plutôt en place des universités spécifiquement destinées à l'enseignement, à l'image des multitudes de petites universités d'undergraduate américaines, à côté de vrais pôles de recherche ? Que je sache, personne ne se plaint de ce que les enseignants de classes préparatoires ne fassent pas de recherche, et la qualité de la formation n'en souffre pas.

Je suis également toujours étonné par le manque de recul critique sur le système de recherche et sur ses indicateurs (quantitatif, quand tu nous tiens). Passons sur l'évaluation de la qualité d'une université sur son nombre de Prix Nobel, qui n'a pas grand sens (l'article récent de Nature sur l'apparent "déclin français" remet quelques idées en place, je ne peux que vous le recommander). Le modèle "mondial" actuel a pour seul but de faire du chiffre, de produire des papiers, aboutissant au saucissonnage des résultats, à la multiplication des papiers sur le même sujet du même groupe, aux calculs théoriques "epsilonnesque" qui n'apportent rien, au brevetage de toutes les techniques et tous les gènes , au bullshitting voire à la fraude pure et simple. Ce modèle s'auto-entretient, puisqu'on juge son succès à l'aune des objectifs affichés (produire des papiers et des citations), et non pas au progrès de la connaissance plus difficile à mesurer. Le système français a ses défauts, mais au moins la liberté de recherche est-elle totale, et il est plus propice à des projets risqués sur le long terme (encore faut-il accepter de les financer). J'ai parfois l'impression qu'on oublie que la recherche est un domaine difficile, et que produire des résultats de qualité prend nécessairement du temps; à force de vouloir s'aligner sur le système américain, nous risquons juste de jeter le bébé avec l'eau du bain comme le disait très bien Nature.

19 avril 2007

Nature parle des Français

Nature de ce jour publie un dossier spécial recherche française, à la veille des élections. L'article principal est une interview en parallèle de Royal, Sarkozy et Bayrou, est est disponible en accès libre ici, avec le texte original en français là. Le Monde consacre aussi aujourd'hui un article sur le sujet.

Les interviews sont très longues, l'article du Monde est une bonne synthèse à mon avis des discours. Pour ne pas faire redondant, je préfère citer et commenter quelques passages "à la volée".

A propos de la "fuite des cerveaux ":


Nicolas Sarkozy : J'observe également que la France exporte des compétences scientifiques à l'étranger, même si je regrette qu'un nombre croissant de nos jeunes chercheurs fasse le choix de l'expatriation parce qu'ils estiment ne plus pouvoir réussir dans notre pays.


Ce diagnostic est à mon avis en partie erroné. Il y a deux catégories importantes de chercheurs français expatriés : les "jeunes" à l'issue de la thèse qui font un premier post-doc, et les autres, en général plus âgés, qui ont soit un poste, soit des financements importants et une sécurité de l'emploi [1]. Mon point est que parmi la catégorie des "jeunes thésards" que je connais, le choix par défaut serait a priori de rester et de s'installer en France. L'expatriation est avant tout contrainte, et donc non choisie. Seulement, devant la pénurie des postes, les difficultés de tout ordre [2], il apparaît assez vite plus facile de faire carrière à l'étranger, où il y a une vrai offre d'emplois scientifiques, et une vraie politique de financement et d'incitation à la recherche. Le choix de l'expatriation permanente intervient une fois la frontière franchie, c'est plus un choix de continuité, lorsque les chercheurs n'ont plus tellement de liens avec le système français et se retrouvent à l'étranger. D'ailleurs, c'est ce qui explique aussi que le CNRS arrive à recruter des étrangers : bien souvent, ce sont des post-doc dans les labos français, qui une fois sur place, arrivent à trouver les appuis politiques et font le choix de rester. C'est aussi pour cela que je pense que le nombre d'étrangers recrutés n'est pas un indicateur fiable de l'attractivité du système français : il faudrait plutôt quantifier le nombre d'étrangers recrutés en France sans y avoir jamais travaillé.

A propos de la reconnaissance du doctorat :

Ségolène Royal : Ce que demandent nos jeunes, qui acceptent bien sûr que leur travail soit évalué, c'est une visibilité à long terme, des moyens de travailler, la reconnaissance du doctorat, des perspectives d'entrée à l'université dans les organismes de recherche ou dans le secteur privé après un poste de doctorat. Je favoriserai le développement des recherches originales avec prise de risques, tout en privilégiant l'emploi stable, comme chez nos partenaires.

Je me suis engagée pour une reconnaissance du diplôme de docteur (PhD) tant dans la fonction publique qu'au sein des branches professionnelles.


Rien à ajouter sur cette sortie, elle résume parfaitement mon sentiment exprimé ici ou là sur ce blog ou ailleurs. Bayrou est sur la même ligne :

Le retour des post doc de l'étranger sera facilité et leur intégration dans la recherche ou dans les entreprises innovantes développé. Les carrières devront ensuite faciliter les passages entre l'enseignement, la recherche et l'économie.

Je préfère une évolution forte, dont le premier pas est la reconnaissance du doctorat : celui-ci doit devenir un diplôme reconnu à l'embauche, comme cela se pratique dans le monde et être intégré dans le droit du travail. Ainsi les docteurs seront-ils à part entière les cadres de notre pays, dans les entreprises, l'administration, le monde politique

Sarkozy n'est pas en reste, mais contrairement aux autres, en reste un peu à mon avis au wishful thinking en ne proposant pas de geste politique en vue de la reconnaissance du doctorat dans les conventions collectives, comme s'il était un peu contre-nature que des docteurs n'aillent pas dans l'enseignement-recherche :

Je souhaite que les docteurs puissent accéder à d'autres débouchés que la recherche et l'enseignement. L'expérience professionnelle doctorale doit pouvoir ouvrir la voie à des responsabilités élevées dans l'administration et les entreprises.


A propos des carrières des chercheurs :



Nicolas Sarkozy : Je veux mettre fin à la situation indigne qui est faite aux jeunes chercheurs, doctorants et mettre en place une vraie politique post-doctorale en France. Après confirmation de leur potentiel, la revalorisation des rémunérations doit aussi s'opérer selon des critères prenant mieux en compte le mérite, la qualité des travaux scientifiques et les résultats obtenus. Je souhaite faire tomber les cloisonnements archaïques qui séparent en France chercheurs et enseignants-chercheurs. Chacun au cours de sa carrière doit comme dans la plupart des autres pays développés pouvoir se consacrer librement et à des degrés variables aux missions de recherche et d'enseignement.
Ce passage a suscité des sentiments tout à fait contradictoires chez moi. Je ne peux encore une fois qu'applaudir à une politique post-doctorale en France (même si je ne sais pas très bien ce que cela veut dire). Je suis personnellement assez favorable à ce que tout le monde fasse de l'enseignement (à dose modérée; cela permettrait de diminuer la charge des MdC et de revaloriser les carrières à l'université).
Mais ce qui m'a un peu gêné est ce petit passage de 5 mots, que j'ai grassés. Qu'est-ce que cela veut dire exactement "après confirmation de leur potentiel ?". C'est le genre de petites phrases vaches pleines de sous-entendus, qui sous prétexte d'objectivité, cache peut-être des intentions purement politiques. On entend très souvent des choses de ce genre lors des concours de recrutement. Quand vous avez fait une grande école d'ingénieurs, réussi des concours très difficiles, fait une thèse, un post-doc, que vous arrivez à la trentaine et qu'on vous dit encore que vous n'avez pas atteint votre maturité scientifique ou qu'il vous faut "confirmer votre potentiel", vous vous posez de vraies quesions sur vous d'abord, puis en vous comparant aux autres, rapidement sur le système de recrutement. D'autant plus que la plupart du temps, ceux qui posent ces questions ont eux-mêmes eu des postes très tôt, à une époque bénie et reculée pour la recherche française où on faisait confiance aux jeunes; d'autant plus lorsque vos camarades français ayant choisi d'autres études ont du boulot et des confortables revenus en France; d'autant plus lorsque vos amis chercheurs français avec des parcours similaires au vôtre décrochent très facilement des tenure track ailleurs. Le potentiel ne se révèle que dans un environnement favorable, lorsque les commanditaires de la recherche font confiance aux jeunes chercheurs; lorsque l'on fait face à de la défiance systématique (pour les chercheurs, pour les jeunes), on n'a effectivement qu'une envie : aller voir ailleurs.


A propos de la dualité université/grandes écoles :


Nicolas Sarkozy : Les grandes écoles et les universités sont complémentaires et nous devrons valoriser davantage demain ces complémentarités. Des salaires décents pour les doctorants devraient inciter plus d'élèves de grandes écoles à choisir la formation par la recherche. Il est important que la recherche pénètre davantage dans les grandes écoles et que les meilleurs étudiants des universités puissent accéder à celles-ci. Il faut associer étroitement universités et grandes écoles géographiquement proches dans des campus avec des services partagés. Les grandes écoles pourront faire bénéficier les universités de leur savoir-faire en matière de relations avec les entreprises et d'accès de leurs élèves aux emplois de responsabilités qu'elles proposent.
Amusant passage : Sarkozy veut revaloriser les universités en envoyant leurs meilleurs étudiants dans les grandes écoles. Plus sérieusement, l'idée de rapprocher Université et Grandes Ecoles semble raisonnable a priori, mais il y a un gros problème : la masse d'étudiants n'est pas comparable. Les Grandes Ecoles sont véritablement microscopiques (en termes internationaux) : ce rapprochement demande une vraie réflexion, qui ne peut se passer d'une injection massive d'argent dans l'université pour "rattraper" les moyens donnés aux Grandes Ecoles. Sur ce sujet, Sarkozy propose d'augmenter de moitié le budget des universités (cela paraît beaucoup, mais est-ce suffisant ? question ouverte, je ferai des recherches là-dessus) et propose la désormais classique "autonomie". Pour Royal et Bayrou :


Royal : Je prône une logique d'utilisation optimale des moyens, fondée sur l'évaluation, ce qui nécessite de donner des conditions de travail favorables à tous les enseignants-chercheurs qui sont engagés dans la recherche. Se limiter à soutenir une petite partie d'entre eux voudrait dire qu'on paie les autres sans profiter de leur potentiel de recherche : ce serait absurde.

Bayrou : Il faudra atteindre une dépense par étudiant égale à la moyenne de celle des pays de l'OCDE, continuer le rapprochement amorcé avec les grandes écoles et décider un changement de gouvernance. Et les initiatives comme la fusion des Universités à Strasbourg, prévue pour 2009, seront saluées et encouragées. Elles ne peuvent conduire qu'à la visibilité de la France et à l'amélioration de sa recherche.




Pour conclure ce billet déjà trop long et un peu subjectif, ce qui m'a frappé dans cette interview est le contraste entre la méthode Bayrou/Royal d'un côté, et Sarkozy de l'autre. On dit souvent que Sarkozy fait plus de propositions : en fait, quand on regarde dans le détail, Sarkozy propose de grosses réformes de structure, mais reste très vague sur tout ce qui concerne le financement, la reconnaissance des carrières scientifiques, du doctorat. Il est très clairement dans une logique de système auto-régulé, qui va produire de la bonne science de lui-même :


Sarkozy : Plus que les incitations financières de tous ordres, c'est avant tout la qualité de la recherche et le dynamisme de ses canaux de diffusion qui sont déterminants pour notre potentiel d'innovation.


Par ailleurs, phénomène étrange dans cette campagne, c'est la première fois à ma connaissance que Sarkozy s'attribue de manière insistante une politique gouvernementale :


Sarkozy : N'oubliez pas, outre l'ANR et le Haut Conseil, la création des pôles de compétitivité que j'ai initiée (...)
Les pôles de compétitivité que j'ai mis en place dans mes différentes responsabilités gouvernementales sont encore très jeunes....


C'est d'autant plus inquiétant quand on regarde la pratique des gouvernements de droite au pouvoir ces dernières années, reproduite dans ce graphique dans un article complémentaire de Nature qui met (enfin !) l'accent sur le problème essentiel derrière les difficultés de la recherche française : le manque de financement. Notez d'ailleurs qu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis puisque lorsque Bayrou était ministre de l'Education Nationale, le budget de la Recherche a été sabré.




Bayrou et Royal sont certainement moins en parole dans la réforme structurelle, mais plus dans la régulation et l'augmentation des flux d'argents existants, avec quelques propositions réellement concrètes, intégrant plus la recherche dans la société civile:


Royal: Il faut arrêter de changer sans arrêt de cadre de référence et simplifier. Les mesures comme le crédit d'impôt-recherche doivent être mieux évaluées, l'accès au marché des capitaux pour le développement des 2ème ou 3ème tour de financement amélioré par le recours à une fraction de l'épargne défiscalisée (assurance-vie). Aujourd'hui, l'essentiel des aides profite aux grands groupes, il faut mieux aider les PME.


En fait, on a un sentiment de volonté de "tabula rasa" avec Sarkozy, sentiment probablement partagé par Nature qui livre une conclusion intéressante dans son editorial - en forme de Scud à l'intention de Sarkozy d'ailleurs (je reprends la traduction de l'article du Monde sur le sujet) :


"La France a besoin de changements pragmatiques, bien ciblés et durables dans des domaines comme la politique de recrutement et les grilles de rémunération, conclut Nature. La science française a de grandes forces, quoi qu'il en soit : les réformateurs potentiels doivent faire attention de ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain."


[1] Peut-être Matthieu pourrait nous en dire plus, mais ma perception est qu'il n'y a pas beaucoup de jeunes français qui partent à l'étranger pour faire une thèse, je connais beaucoup plus de post-doc ou de professeurs français que de thésards
[1] un jour j'écrirai un billet récapitulatif édifiant de mes aventures au cours des concours de recrutement

20 mars 2007

Des couples en science...

Une fois n'est pas coutume, nous allons parler ici ... d'amour.
Mais bien sûr d'amour et de sciences !

Un article récent de Nature décrivait très bien le "problème à deux corps" posé en science : d'après l'article en question, la moitié des scientifiques sont avec d'autres scientifiques (1). Cela pose d'énormes problèmes logistiques : compte-tenu de la difficulté d'avoir un poste à un endroit donné, comment donc avoir deux postes dans des domaines différents au même endroit ?

En fait, la plupart du temps, c'est quasiment impossible, tout du moins au début :

A physicist friend of mine, Diandra Leslie-Pelecky, says: "If you both want to be high-powered researchers, you are limited in your choice of jobs, because there may not be many places with strong programmes in both areas."
La première solution est donc de faire des concessions "scientifiques". Le problème, c'est qu'il est impossible de faire trop de concessions : chacun sait que le choix de l'endroit où vous travaillez a au moins autant d'importance que votre travail lui-même. L'article cite l'exemple d'une scientifique qui a suivi son mari en prenant une position non permanente à ses côtés : après quelques années, n'étant pas dans un endroit idéal, qui n'avait par ailleurs pas forcément la volonté de développer plus avant sa discipline, elle s'est retrouvé au chômage. La solution s'impose alors d'elle-même : le célibat géographique
So when Ball State University in Muncie, Indiana, offered her a full-time position, she accepted, even though it meant living in different states while her children were quite young. "In those days, if you told people you were going to have a commuter marriage, they assumed you were getting a divorce," she says. "So we were a little ahead of the curve." But the Howeses made it work for 25 years by following two rules: "Talk every day, no matter what, and have a home for both partners on both ends. Both places should be home," says Howes, who now chairs the physics department of Marquette University in Milwaukee, Wisconsin.
Après quelques années de vie séparée, on peut espérer que les CV seront assez fournis pour pouvoir arriver à trouver des postes au même endroit. L'autre problème est qu'évidemment, les endroits concentrant le plus de variétés scientifiques (pour des couples dans des disciplines différentes) sont également les endroits les plus courus ! Evidemment, de telles situations sont assez difficiles à vivre. Une étude est en cours pour déterminer si les scientifiques vivant ainsi divorcent plus souvent que la population générale.

Ce que je peux dire en tous cas (avertissement aux jeunes couples se lançant dans la science), c'est que je ne connais pas de couples de scientifiques n'étant pas passés par cette étape de séparation forcée. Le problème majeur, c'est que le marché de l'emploi scientifique est maintenant mondial; il n'est donc pas rare de devoir alors traverser la frontière et de prendre l'avion pour aller voir son/sa chérie (2). Je peux vous dire que j'accumule en ce moment même beaucoup de miles sur mes diverses cartes, et que les douaniers commencent à me connaître ;). Exemple typique:

Douanier : Bonjour, que venez-vous faire dans notre beau pays ?
Moi : je viens voir ma femme qui travaille ici
Douanier : ah oui, elle fait quoi ?
Moi : elle est chercheuse à l'université !
Douanier : et vous, vous faites quoi ?
Moi : je suis chercheur
Douanier : et vous travaillez où ?
Moi : à New York !
Douanier : mais dites-moi, votre femme, elle est française aussi ?
Moi : oui oui
Douanier : et bien dites-donc, vous en voyez du pays !
(Le Douanier cherche alors de la place sur mon passeport pour me tamponner un visa temporaire).

Et on n'est pas à l'abri d'une mauvaise surprise : j'ai maudit la tempête de neige qui s'est abattue sur New York vendredi soir et qui m'a fait passer un triste week-end en célibataire... Le plus effrayant à vrai dire est que cette situation peut rapidement devenir permanente. Mon chef est marié, sa femme est professeure dans une autre université à 5 h de voiture. Evidemment, dans ces conditions, peu de couples de scientifiques ont des enfants (de ce côté-ci de l'Atlantique en tous cas). En fait, ce qui arrive très souvent est que l'un des deux laisse tomber la recherche...

Heureusement, les universités commencent à se décarcasser un peu (aux US en tous cas). Lors d'une job interview, le sujet du conjoint est -parfois- abordé. Dans certaines universités, il y a même une cellule spécialisée pour trouver un boulot au conjoint du scientifique presitigeux qu'on souhaite attirer , particulièrement dans les universités "qui montent" et qui essaient d'attirer des jeunes prometteurs pour monter encore plus haut. Mais c'est loin d'être la règle - pas la peine d'attendre quoi que ce soit d'Harvard ou de NYU qui n'ont aucun mal à recruter-, et encore une fois, compte-tenu du petit nombre de postes créés chaque année quel que soit l'endroit, cela reste très difficile et très aléatoire.

Je suis sûr que de nombreux lecteurs de ce blog (scientifiques ou non) ont beaucoup à dire sur ce sujet. Je vous invite donc à laisser quelques commentaires pour partager vos expériences. Même si le but n'est pas de m'apitoyer sur mon sort, tout ce que je peux dire est que je trouve assez malsain cette espèce de "fuite en avant", qui ne concerne pas seulement les boulots scientifiques, et qui consiste à considérer tout un chacun comme de purs individus, sans racine, sans famille, devant chercher à tout prix l'optimum professionnel individuel (comme gage de sérieux et de motivation) dans l'espoir de simplement pouvoir exercer son boulot - car c'est de cela dont on parle la plupart du temps en science. Même pour les couples solides, qui l'ont choisi et anticipé, travailler loin de sa femme dans un domaine hyper compétitif où votre avenir à court terme (un à deux ans) est incertain, c'est très très dur; je connais des gens qui sont allés jusqu'à la dépression. Et évidemment, dans ces conditions, le boulot s'en ressent aussi, ce qui peut bien vite vous faire rentrer dans un cercle vicieux... Comme partout, un bon chercheur est un chercheur heureux !

(1) détail amusant : l'auteur de l'article a rencontré son mari... via un blog scientifique !!
(2) Pour être un scientifique écologique, soyez célibataire ...



Référence


Scientists in love: When two worlds collide,Jennifer Ouellette, Nature 445, 700-702 (15 February 2007)


06 février 2007

La recherche, c'est génial...

Parfois, je me dis que j'aurais mieux fait de faire autre chose... Exemples en vrac :
  • J'apprends dans cet article du monde que le CNRS reste attractif pour les étrangers. Vous noterez que tous les exemples concernent des chercheurs qui sont venus faire leur post-doc en France (post-doc qui ne sont que d'un renouvelables une fois... je reste perplexe devant cette durée extrêmement réduite pour certains domaines). Cela confirme ma petite constatation personnelle comme quoi il est bien plus facile de trouver un poste près de votre post-doc, et donc le manque de cohérence à laisser partir les jeunes chercheurs français (si on espère qu'ils rentrent). Précision : quasiment aucun professeur américain de ma connaissance n'a fait de post-doc à l'étranger; pour certains collègues post-doc new yorkais, la mobilité scientifique consiste à passer de NYU à Columbia (voire Princeton ou Rutgers, mais bon, à ce stade, c'est quasiment le Mexique). A propos d'expatriation, je vous signale ce sondage effectué par Pascal Riché sur le blog de superfrenchie.
  • Plus je lis des articles de bio, plus je discute avec des professeurs biologistes, plus je me dis que la recherche scientifique consiste de plus en plus en production pure et simple de papiers (sans nécessairement de contenu scientifique pertinent). Après tout, comme disent les économistes, "tout n'est qu'incitation". On nous demande de publier, on publie quel que soit le contenu. C'est particulièrement flagrant dans mon domaine. Le pire est que si vous ne jouez pas le jeu, on vous le reproche : pourquoi s'embêter alors ? Publions mes amis, et surtout citons-nous, citons les autres, c'est bon pour l'indice d'impact ! Même en biologie moléculaire, des revues très prestigieuses publient des articles sans réel contenu scientifique intéressant : j'entends par là que faire des manips techniquement très lourdes et irreproductibles, c'est bien, mais le but du jeu est quand même au bout du compte de faire avancer la science. Combien de fois me suis-je dit en lisant un papier de Nature : so what ? Fait-on vraiment avancer la biologie lorsqu'on regarde les expressions simultanées de 1000 gènes dans un organisme ? Quel est le plan général ? Où va la recherche ? Le pire, c'est que tout concourt à ce que les choses empirent : personne n'a d'intérêt réel à ne pas publier pendant quelques années pour s'accorder le temps de la réflexion, pour essayer de réfléchir à de grandes questions. Il sera toujours plus facile de dépenser des millions pour faire et étudier telle ou telle construction ou enzyme plutôt que d'essayer de comprendre réellement ce qui se passe. Les physiciens n'auraient jamais compris la physique statistique en étudiant les interactions entre molécules, ou en simulant la dynamique de 10000 molécules individuelles : c'est pourtant la tendance lourde en biologie moléculaire actuellement. La seule façon de faire des choses profondes à mon avis est d'essayer de prendre du recul, de comprendre qu'il ne sert à rien d'avoir trop de données, et de réfléchir cinq minutes aux problèmes posés et à la façon de les résoudre.
  • Parfois, vous faites des modèles un peu compliqués. Vous vous embêtez à être pédagogique : surtout pas d'équations, pas de gros mots compliqués, pas de graphique abscons, pas d'insistance sur la difficulté théorique rencontrée. Et un biologiste lit votre modèle et vous dit : j'ai tout compris à ton modèle, c'est donc qu'il est vraiment trop simple. De toutes façons, ton approche est vraiment trop naze : tu ferais mieux de prendre en compte les 30 pathways connus et les 150 ligands, ainsi que leur évolution temporelle ! Là je comprendrais quelque chose ! (sourire ironique du physicien théoricien qui a déjà bien du mal à comprendre parfois les systèmes à trois variables et qui se fait la réflexion exposée au deuxième point ci-dessus)

Je termine par un mea culpa auprès des lecteurs de mon blog : pikipoki expliquait récemment qu'un blog permettait d'évacuer son stress; aujourd'hui j'ai écrit ce billet pour en finir avec la sale journée que je viens de passer... Je pars demain donner une conférence. Le blog restera donc probablement léthargique quelques jours.

24 janvier 2007

Talks

Je suis en plein milieu d'une série de mini-conférences, qui me tiennent bien occupé. Il y a encore beaucoup de boulot pour arriver à trouver un terrain d'entente avec les biologistes (pas forcément de leur fait d'ailleurs, je dois bien le reconnaître).
Exemple typique (tout est à 100% véridique, d'un côté comme de l'autre) :
Dr Tom Roud (1) : blablabla evolution bliblibli robustness blablabla topology blablabla theroretical approches
Dr SuperfortenBio1 : oui, mais par exemple, moi, dans mon pathway bien particulier j'ai des interactions protéines-protéines sur certaines mutations à faible pénétrance, qu'est-ce que vous pouvez prédire sur mes mutants ?
Dr Tom Roud : ... (se sent inutile après avoir parlé d'un problème complètement différent pendant une heure)... Bon... il faudrait regarder cela en détail, je ne peux pas répondre comme ça à brûle pourpoint...
Dr SuperfortenBio1 : Par exemple, ce serait vraiment super si tu pouvais trouver des prédictions expérimentales sur cet autre problème à la dynamique très très compliquée
Dr Tom Roud : euh... oui bien sûr (ce n'est pas juste une diffusion toute bête ? Zut, je ne comprends rien à la biologie...)
Dr SuperfortenBio2: Oui, enfin bon, au bout du compte, vous les physiciens, vous êtes bien gentils, mais vous n'avez pas vraiment apporté quoi que ce soit au domaine jusque maintenant !
Dr Tom Roud : grmblll....(et Delbruck, et Crick !)... Bon, nous avons un certain nombre de prédictions théoriques sur le système que nous avons étudiés au moins !
Dr SuperfortenBio2 : T'es gentil, mais tes prédictions théoriques, elle m'ont l'air difficiles à vérifier expérimentalement ! Comment tu discrimines entre les modèles d'abord (ha ha, ces théoriciens, c'est vraiment des grosses tanches) ?
Dr Tom Roud : Il est vrai qu'il est sûrement difficile de faire des manips, c'est bien pour cela que je viens devant vous aujourd'hui, pour qu'on puisse voir un peu ce qu'on peut faire ensemble, que je puisse me familiariser avec vos outils et vos problèmes aussi, et que vous mêmes compreniez ce que je peux faire pour vous.
Dr SuperfortenBio3 : (L'oeil qui brille en se rendant compte que je sais programmer) Oh ce serait vraiment super qu'on bosse ensemble ! Par exemple, j'aurais vraiment besoin de quelqu'un pour me faire des animations informatiques pour montrer un peu comment fonctionne le système
Dr Tom Roud : (merde alors, je ne suis pas programmateur de jeux vidéos)... Euh... c'est-à-dire que nous, on cherche plutôt à essayer de modéliser le système, faire des animations, c'est pas vraiment notre tasse de thé... Par exemple, il y a cette interaction que je ne comprends pas, théoriquement il y a un problème, le modèle biologique actuel a l'air incomplet !
Dr SuperfortenBio4 : Hum...Oui, c'est vrai, tu as raison ! Mais bon, les gens pensent avoir compris ce sous-système, plus personne ne l'étudie, les gens se sont lassés, et il n'y a plus de grants là-dessus !
Dr Tom Roud : (gasp) Mais, mais...
Dr SuperfortenBio3 : Oui, c'est sûr... Let us keep in touch ! Ce serait bien que tu viennes à notre group meeting, on a plein de données à traiter et on aurait bien besoin d'aide (un type qui sait faire une transformée de Fourier, ça peut toujours servir) !
Dr Tom Roud : (des données à traiter ? Hum... cela me permettrait de m' infiltrer dans ce labo) Oh oui, super ! En plus, programmer en Matlab, j'adore ça ! (Note pour plus tard : voler le bouquin de Matlab de mon chef...)

Telle est la réaction typique d'un physicien théoricien lâché au milieu d'une meute féroce de biologistes : force est de constater que faire de l'interdisciplinaire, c'est pas toujours facile...

(1) oui, c'est comme cela qu'on m'appelle, ça en jette, non ? Je ne m'en remets pas, moi...

19 janvier 2007

Présidentielle et recherche

On parle beaucoup de la recherche scientifique en ce moment. Nos deux candidats "principaux " aussi :
Propositions de Sarkozy : ici et là
Propositions (?) de Royal : ici
Voir aussi ce petit résumé du nouvel obs'.
Voir enfin ce billet de matthieu.
Ce matin, très bonne intervention sur France Inter de Bertrand Monthubert (que j'approuve à 100%), le débat qui suivait était aussi instructif.

Je vais essayer de rester le plus objectif possible même si comme tout le monde j'ai mes préférences politiques. Je vais essentiellement me concentrer sur Sarkozy car il propose en gros de complètement changer le système, et je vais tenter d'expliquer pourquoi je pense qu'il faut faire très attention, d'autant qu'au fond le système ne marche pas si mal (voir ici sur ce blog) et qu'un simple rattrapage de moyens pourrait peut-être aussi bien faire l'affaire.


Il y a à la fois beaucoup et peu à dire sur ces différents discours. Sarkozy aligne les constats réalistes, mais propose des recettes toute faites et à mon avis inadaptées. Royal reste très générale, ne propose pour l'instant rien de très concret contrairement à Sarkozy, mais trouve le moyen en quelques lignes d'insister sur certains points qui me tiennent à coeur.

Commençons par les points communs: les deux candidats font le constat du manque de moyen de la recherche, de la nécessité d'augmenter le budget. L'autre constat que tout le monde fait, c'est la nécessité de renforcer considérablement les universités. C'est bien, mais cela ne mange pas de pain, être pour la recherche et renforcer les universités, c'est comme être favorable à l'écologie, tout le monde parle de "prise de conscience" mais cela ne se traduit pas forcément dans les actes.

Le discours de Sarkozy est long et intéressant car il fait des constats assez vrais (notamment sur le problème du trop petit nombre d'étudiants dans les cycles supérieurs), je vous en recommande la lecture. Ses propositions tiennent en un mot : autonomie. La référence sous-jacente, c'est l'université américaine où "on [peut] faire du sport et [où] les bibliothèques sont ouvertes le dimanche".

Je vais essayer de donner mon avis sur la question, en fonction de ce que je vois ici. Encore une fois, c'est éminemment subjectif, et je peux me tromper, n'étant pas un "spécialiste" de l'université américaine. Parlons donc de l'université américaine que Sarkozy souhaite transposer en France: celle-ci a effectivement la "liberté de recruter ses étudiants" (1). Ce qui se passe aux Etats-Unis est que les universités sont du coup, il me semble, très hiérarchisées. Le système américain ne cherche pas à "élever" le niveau des élèves : il envoie au contraire les élèves dans des universités en fonction de leur niveau. Les universités ne sont pas égales : on parle souvent d'Harvard ou de Yale, mais derrière les meilleures universités, il y a une foule de petites universités qui quadrillent le territoire avec des niveaux très différents. Le corollaire de cette liberté de recruter, c'est que chaque étudiant peut en quelque sorte trouver une université qui convient à son niveau. Or, en France, la logique est très différente : l'université doit être un lieu de prestige par définition, et peut servir à l'aménagement du territoire; on voit bien comment les élus locaux essaient d'avoir des formations universitaires de qualité dans leur ville. Donner la liberté de choisir ses étudiants se traduirait mécaniquement par plus de sélection à l'entrée dans un premier temps, et donc probablement moins d'étudiants étant donné toutes les difficultés actuelles. Donner la "liberté de recruter" sans réformer la façon de penser le réseau entier des universités serait donc à mon avis catastrophique.

L'autonomie pour Sarkozy, c'est aussi "la liberté de recruter les meilleurs professeurs à travers le monde. [Il] veut que les chercheurs du monde entier viennent enseigner à nos étudiants dans nos universités". Pourquoi les chercheurs vont-ils dans les universités américaines ? Les raisons majeures sont à mon avis que les US sont très bien pour :
  • avoir une masse critique de recherche scientifique autour de soi pour interagir
  • avoir des moyens pour fonctionner, des bons salaires
  • avoir des étudiants de thèse pour travailler pour soi
  • être simplement reconnu socialement
Premier point : la masse critique existe aux Etats-Unis, en particulier parce qu'il y a beaucoup de petites universités derrière les grosses universités, beaucoup d'interactions, et de gros centres élitistes. En France, on voudrait souvent sélectionner, garder le haut de la pyramide et jeter le reste. Or, je pense que si on veut une élite qui marche bien, il faut les deux, à la fois une concentration de moyens, mais aussi une base nombreuse, fournie à proximité de ces centres élitistes; l'élite doit faire des aller-retour avec la base. Attention donc à ces grands projets de concentration de moyens ayant pour corollaire la diminution du "mammouth": Claudie Haigneré avait dit en son temps qu'elle voulait "moins de chercheurs, mais plus efficaces". Aux Etats-Unis, il y a toutes sortes de débouchés dans le monde académique : certes il y a les "meilleurs professeurs", mais il y a aussi les "research assistant", les professeurs dans des universités d'undergraduates plus spécialisées dans l'enseignement et faisant peu de recherche; par ailleurs et contrairement à ce qu'on veut faire croire, il y a bien emplois permanents et recherche sur le long terme de ce côté de l'Atlantique. On ressent une vraie sécurité dans la recherche ici; la conviction qu'on trouvera quelque chose quelque part, même si on veut rester dans l'académique...

En ce qui concerne les moyens, Sarkozy préconise plus "les fondations, des donateurs, des entreprises qui doivent pouvoir financer des universités comme dans toutes les grandes démocraties du monde". Incontestablement, nous sommes encore dans le modèle américain. J'ai déjà expliqué sur ces pages mon opposition drastique au financement de la recherche par la charité. J'ajoute qu'il y a un grave problème culturel en France : je pense que personne ne donnerait pour son université ou pour une fondation scientifique en quantité suffisante (on parle de Fondation type Fondation Gates ici). Le niveau de philanthropie est un marqueur social aux US : il suffit de lire les dernières pages des livrets de l'opéra pour se rendre compte que le don à des oeuvres ou à des universités est un rite indispensable pour les hautes classes sociales. Je ne crois pas du tout à cela en France où les personnes aisées préfèrent s'expatrier pour payer moins d'impôts (vous pensez que Johnny va financer une fondation ?).
Toujours dans la rubrique "moyens", Sarkozy parle de "la liberté de définir des programmes de recherche et de passer des partenariats avec les entreprises pour que ces programmes soient en partie financés par elles". On est pile dans la thématique actuelle (voir le billet de Benjamin sur le sujet). Cependant, la dichotomie entre université et entreprises est en grande partie le fait des entreprises aujourd'hui. Bertrand Monthubert soulignait par exemple dans son intervention d'aujourd'hui comment les entreprises françaises se sont fait piquer la technologie des magnéto résistances par les boîtes américains. L'une des raisons est qu'il n'y a pas assez de docteurs dans les entreprises, que celles-ci ne sont donc pas à même de faire de la veille technologique par exemple. Peu de débouchés implique un doctorat peu attractif; la recherche est un sacerdoce et peu s'engagent sur cette voie. Cela rejoint en fait le troisième point : avoir des étudiants. J'ai déjà expliqué ici pourquoi je pensais que c'est illusoire sur le court terme en France, où le doctorat n'est absolument pas reconnu. Je ne reviendrai pas dessus dans ce billet d'ores et déjà très long. C'est à mon avis le noeud gordien du problème, tant qu'on n'aura pas résolu celui-ci, toute tentative de réforme dans le sens du système américain sera contre-productif. La solution sur ce plan-là est à mon avis claire : pour avoir plus d'étudiants, il faut plus de débouchés, et pour avoir plus de débouchés, il faut que les entreprises embauchent les docteurs. Pour convaincre les entreprises d'embaucher les docteurs (plutôt que des ingénieurs), il faut qu'elles soient convaincues qu'un docteur est plus utile, et pour cela il faut que la recherche marche mieux d'abord et avant tout, et cela passe nécessairement par plus de moyens pour atteindre enfin les fameux 3% du PIB. Je pense donc que c'est à l'Etat ici d'assumer son rôle, d'amorcer la pompe en finançant des projets applicables, et de se substituer dans un premier temps aux entreprises trop frileuses tout en incitant celles-ci à investir dans la recherche. Je ne souscris donc évidemment pas aux conclusions du rapport récent qui affirme que l'Etat finance bien assez la recherche : cela me paraît être une conclusion à courte vue, faisant abstraction des difficultés de l'application des découvertes en entreprise en France, et cela sent la conclusion "sur commande". En somme, je pense que c'est à l'Etat d'avancer l'argent non donné aux organismes de recherche, en attendant que les entreprises jouent leur rôle.

Quatrième point : la reconnaissance sociale. Un point en fait crucial : combien de jeunes chercheurs français se sont expatriés car ils se sont sentis rejetés du système français ? Cette reconnaissance passe par le salaire, mais pas seulement. Si Sarkozy nous parle brièvement des expatriés français dans son long discours (au milieu des traders à Londres, et en compagnie des rock-stars dans sa récente sortie sur Johnny), j'avoue que ma première réaction en lisant sa proposition d'attirer les meilleurs étrangers là a été :"et si on retenait déjà les meilleurs français ?". "Les chercheurs américains ont des prix Nobel pendant que les nôtres manifestent dans la rue" : je garde en mémoire la réaction de son porte-flingue Devedjian (futur premier ministre ?) lorsque les chercheurs manifestaient pour protester contre les coupes drastiques dans le budget du CNRS opérées sous son gouvernement UMP, sachant que Sarkozy a été ministre des finances durant cette période et a donc nécessairement arbitré financièrement sur les moyens de la recherche. Combien de fois entend-on en France l'équation "chercheur=fégnasse" ? Comment qualifier cette espèce de défiance systématique de certains à l'égard des chercheurs (y compris dans les entreprises et y compris dans le milieu même de la recherche à l'égard des jeunes) alors que ces mêmes chercheurs réussissent très bien une fois partis ?

Sur ce point, je ne peux m'empêcher de lire dès le début du non-projet de Ségolène Royal

Nombre de jeunes chercheurs ne trouvent qu’à l’étranger les moyens de travailler qu’on leur refuse ici. Exil forcé plutôt que mobilité choisie et temporaire. Perte sèche pour le pays. Les chercheurs sont las des incantations sur la recherche moteur de la croissance et du rayonnement français car les actes les démentent. Ils s’inquiètent d’une gestion technocratique et comptable qui érige le court-terme et la précarité en dogme.


Même si elle ne propose rien, cela résume parfaitement ma position personnelle sur la question. Je ne sais pas si ses "désirs d'avenir" vont déboucher sur quelque chose de concret, mais ce dont je suis sûr c'est qu'ayant commencé mon parcours scientifique en 2001, j'ai clairement vu en quelques années une dégradation très forte des conditions de travail, des budgets. Je n'ai donc que moyennement confiance dans le parti au pouvoir actuellement pour réformer une recherche qu'ils ont sciemment dégradée.

Voilà, je m'arrête là après ce billet bien trop long en espérant ne pas avoir dit trop de bêtises et en espérant susciter le débat et la réflexion. Pour conclure, le problème de Royal, c'est qu'elle ne propose rien de très concret pour l'instant; espérons qu'elle se montrera plus participative qu'elle ne l'a été avec SLR. Mon problème avec Sarkozy, c'est que je pense qu'il veut appliquer une recette toute faite pour des raisons un peu idéologiques, sans avoir vraiment suffisamment compris et analysé le problème.


(1) Liberté toute relative toutefois quand on sait que les établissements américains ont ce qu'on appelle une "clause des héritiers", afin de recruter préférentiellement les enfants des anciens élèves.

10 janvier 2007

Commentaires sur la recherche

Juste un très court billet pour vous signaler deux commentaires de blop sur la recherche à la suite de deux billets : ici et là. Blop semble être plus avancé dans sa vie que moi, et a décidé de ne pas rentrer en France. Je comprends son point de vue : il est vrai que les postes CR2 restent des postes juniors (en terme de salaire et de carrière), et autour de 30 ans, on aspire en général à faire quelque chose dans sa vie hors recherche. Je n'ai pas encore franchi ce cap fatidique, mais je commence à ressentir cette démengeaison...

06 janvier 2007

Janvier, mois chargé

Peu de posts ces temps-ci. Comme beaucoup, je suis un peu débordé. Il faut dire que nombreux sont les chercheurs qui, rentrant tout juste des fêtes, voient approcher des deadlines cruciales. Les Américains sont en ce moment en pleine demande de grants (mon chef m'a demandé en toute urgence de lui faire quelques figures sur notre dernier projet qui tue, tandis qu'un collègue post-doc m'a demandé quelques informations sur un de mes papiers pour un de ses projets).
Le chercheur français expatrié souhaitant toujours rentrer, se consacre lui à la constitution des dossiers CNRS. Deadline : 15 janvier 2007. Rien de plus facile que de candidater au CNRS de prime abord : il suffit de fournir une copie de votre diplôme de thèse, le rapport de votre jury, un exposé de vos travaux. Vient ensuite le gros morceau : le projet de recherche. Pour déposer un projet de recherche, il faut d'abord trouver un labo d'accueil qui accepte de vous "soutenir". L'étape est déjà difficile, car en général vous n'êtes pas seul sur le marché, et puis tous les labos n'one évidemment pas le même poids. Ensuite, vous devez donc rédiger un programme de recherche qui s'intégrera bien dans le labo. J'ai personnellement toujours trouvé un peu absurde d'essayer de deviner la recherche qu'on va faire... il s'agit plutôt de décrire ce que vous comptez étudier, pourquoi vous pensez que c'est faisable, quels outils vous allez employer et quelles perspectives potentielles vos travaux ouvrent. Le CNRS dispose depuis peu d'un site web très bien fait pour "uploader" vos documents, ce qui facilite bien les choses pour nous autres post-doc...

Si votre dossier est complet, vous serez auditionné. Il n'y a aucune sélection à ce stade : tous les candidats sont auditionnés, au nom de l'égalité devant le concours. Cela donne lieu à des situations un peu difficiles, pour les examinateurs comme pour les candidats : il n'est pas rare que 90 candidats soient auditionnés pour un ou deux postes. Du coup, vous n'avez en général que 15 à 20 minutes pour présenter à la commission vos travaux passés et vos projets. L'exercice est d'autant plus perilleux : on dit en général que, s'il est impossible de convaincre en 15 minutes votre auditoire que vous êtes LE jeune et brillant chercheur nécessaire au CNRS, l'audition peut en revanche vous être fatale... Il faut laisser bonne impression, sachant que vous avez peu de chances d'être pris et qu'il s'agit plutôt de poser des jalons pour les années suivantes. D'ailleurs, certaines sections ont (paraît-il) décidé de ne pas jouer le jeu, et de se baser uniquement sur les dossiers scientifiques : l'audition se résume alors à une signature du candidat sur un document. Petite précision à ce stade : les frais de déplacements pour venir passer l'audition sont de votre poche; et la préparation de ces quinze petites minutes est très chronophage. Certains préfèrent donc faire l'impasse sur les auditions et attendre une période plus propice ou un CV plus fourni : choix raisonnable, mais le risque est que les gens en France vous oublient...
Tout cela pour vous dire que c'est bien malgré moi que je suis silencieux ces temps-ci; je me consacre à ces projets très importants pour mon avenir professionnel...